Luigi Gaggero

Conductor, Cimbalom Artist, Percussionist

Luigi Gaggero : la virtuosité de l’écoute


Succédant à Détlef Kieffer, le jeune cymbaliste italien Luigi Gaggero est le nouveau professeur de cymbalum du Conservatoire, seule classe de toute l'Europe occidentale dédiée à cet instrument de tradition hongroise. Bien décidé à faire découvrir le potentiel musical du cymbalum, il ouvre sa classe à de jeunes percussionnistes pour des séances d'initiation. Un cours passionnant où se dessine en filigrane le profil d'un passionné.

(Re)découvrir des mouvements simples
« En soi, c'est facile de jouer du cymbalum, surtout pour un percussionniste : le rapport entre son et mouvement est presque le même, il suffit de suivre le mouvement naturel. Mais paradoxalement, c'est très difficile de redécouvrir les mouvements les plus naturels ! L'essentiel de la technique du cymbalum, c'est de ne pas penser au mouvement ! » C'est avec ces mots que Luigi Gaggero ouvre le cours d'initiation au cymbalum auquel sont venus assister Rémi Durupt, Andres Ramos et Mayumi Orai, élèves percussionnistes. Chacun à son tour s'installe devant le cymbalum et donne ses premiers coups de baguette. Percussionniste lui-même, le jeune professeur sait trouver les mots pour amener les musiciens vers l'instrument : «  Le problème pour nous cymbalistes, c'est que nous n'avons pas de contact direct avec l'instrument. Les baguettes sont très légères. Il ne faut pas utiliser le poids des baguettes comme en percussion. Il faut considérer les baguettes du cymbalum comme un marteau de piano. Imagine que tu es dans la mer et que tes gestes sont soumis à une légère résistance. »

Trouver le sens de la musique
S'il est souvent joué par des percussionnistes, le cymbalum n'est pas, à proprement parler, un instrument de percussion. Il faut donc apprendre à cheminer vers la mélodie : « 
Essaye de jouer avec l'idée que tu te trouves à l'intérieur de l'instrument, indique Gaggero. Le son vient de l'intérieur du cymbalum et non des baguettes. Si tu as l'idée du son, tu peux trouver le mouvement. C'est à partir de l'idée qu'on peut trouver la technique et non l'inverse. Pense à la direction de la mélodie. Tu dois aller vers ce fa dièse en frappant les cordes au bon endroit, mais aussi en te laissant guider par la résonance du son. Quand on regarde Kurtag jouer, on peut voir la qualité externe de son écoute et le mouvement du corps qui accompagne la musique. Ce qui est intéressant, ce n'est pas la virtuosité en tant que telle, mais la virtuosité de l'écoute ». Pour développer cette écoute, le professeur insiste sur la qualité du silence à installer avant de jouer : « la chose la plus difficile est de commencer, car il faut supporter le silence. Le silence, c'est aussi essentiel que la respiration : sans respiration, on ne peut pas chanter. Sans silence, il ne peut pas y avoir de son. Pour installer un dialogue avec l'autre, que ce soit une partition ou un partenaire de musique de chambre, le premier pas consiste à trouver un dialogue avec soi-même. Et ce dialogue n'est possible qu'on écoutant authentiquement le silence. »

S'intéresser à la culture du cymbalum
À la fin du cours, Luigi Gaggero propose un programme de concert sur lequel les élèves pourront travailler : une pièce de musique folklorique hongroise, une pièce de Bartók, qui a revisité le matériau traditionnel, et une pièce de Kurtag, qui s'est lui-même inspiré de Bartók. Une façon de créer chez les musiciens des affinités avec la culture de l'instrument et avec les compositeurs qui ont écrit pour le cymbalum.
«  Le cymbalum est un instrument hongrois, rappelle-t-il. D'une certaine façon, nous sommes tous des étrangers face à lui. Cette position offre des avantages : on est beaucoup plus libre dans l'approche. Mais on doit aussi travailler énormément pour atteindre le son et le phrasé que les cymbalistes hongrois ont dans le sang. Le rythme de Bartok est sans doute aussi évident et naturel pour un musicien hongrois que celui de Monteverdi peut l'être pour moi ! » Comment se fait-il que le percussionniste génois en soit venu au cymbalum ? « En découvrant la musique de Kurtag, répond l'intéressé. Ce fut une véritable révélation, une de ces expériences qui peuvent changer une vie. J'y ai trouvé une essentialité, quelque chose qui me correspond. Le son du cymbalum est nu, franciscain, dépouillé. On dit que les pièces de Webern sont des romans dans une respiration. Je dirais des pièces de Kurtág que ce sont des tragédies dans une respiration ! »

Partager une passion
Pour éviter de faire de son cours
« une île, un fantôme » et partager sa passion avec le plus grand nombre, Luigi Gaggero saisit toutes les occasions que lui offre le Conservatoire pour faire découvrir le cymbalum et ses possibilités musicales. Pour cela, il multiplie les rencontres avec différentes classes, notamment la classe de composition : « j'ai animé une masterclass pour présenter le cymbalum aux élèves compositeurs et j'ai leur proposé d'écrire quelques petites pièces, des études que je pourrai utiliser dans mon cours comme exercices ». Il se propose également d'interpréter lui-même certaines compositions : « un des élèves compositeurs, Luca Antiguani, a ainsi écrit une pièce pour soprane, violon et cymbalum, dont la création a eu lieu à Dresde en mai dernier ». Et comme il n'est jamais trop tôt pour faire naître une vocation, il a présenté l'instrument aux benjamins de l'école, parce que « c'est important de dire aux tout-petits, qui n'ont pas encore fait le choix de leur instrument, que le cymbalum existe… »
Isabelle Freyburger